Aujourd’hui, ce sera une très vieille histoire qui m’a probablement construite comme femme – ou qui a discrètement brisé mon destin.
J’y ai repensé aujourd’hui en traînant un sac de courses beaucoup trop lourd, avec dans l’autre main une baguette, un bouquet et un téléphone sur lequel j’essayais encore de régler mille problèmes, quand j’ai gémi une seconde en réalisant que je ne savais même pas ce que ça faisait que quelqu’un m’aide dans les tâches quotidiennes – acheter, porter, cuisiner – à part, bien sûr, ma mère, quand on atterrit dans ce petit coin de paradis qu’on appelle « la maison des parents ».
C’était pendant mes premiers vingt-et-un ans. Les deuxièmes vingt-et-un ans sont arrivés récemment, quand la guerre totale a commencé dans mon pays et que je me suis retrouvée de nouveau en France, légère comme une étudiante. La vie à revivre.
J’étais justement étudiante et je m’apprêtais à rentrer chez moi quand des amis – des hippies – m’ont demandé de dépanner leurs amis à eux : des musiciens vagabonds qui traversaient le sud du pays en voiture, s’étaient disputés avec leur batteur, lequel était le seul à savoir conduire. Et moi aussi, j’étais la seule à avoir le permis de conduire parmi les hippies. Alors je suis partie à Bordeaux sauver les camarades.
Pendant que j’errais dans la gare à la recherche de ces inconnus – il faut préciser que c’était avant les téléphones portables –, je suis tombée sur lui. Avec un ami. Ils partaient vers le Nord pour regarder une éclipse solaire à travers un morceau de verre fumé. Voilà à quoi ressemblaient nos divertissements avant les portables.
Grand, mince, bouclé, avec un long nez et de très beaux yeux marrons – mon idéal non seulement du Français, mais de l’homme tout court. Lui non plus n’a pas hésité : il a rendu ses billets, s’est installé au volant de la voiture de mes amis et est parti dans la nuit, un peu dans la mauvaise direction par rapport à sa destination, juste pour me connaître mieux. Bon, en réalité, j’ai dormi sur la banquette arrière, mais nous avons baladé un peu le lendemain, et en une journée nous avons vécu tout ce que vivent les gens pendant un roman de vacances.
Puis nous nous sommes séparés. Mais, comme je l’ai découvert plus tard, pas pour toujours.
Après presque deux ans de correspondance – par courrier postal, voilà encore un de nos divertissements d’avant les portables –, j’ai terminé l’université. Lui avait encore une année d’études, mais il m’a dit :
– Viens. Bien sûr, je ne ferais pas ça si tu vivais ici, mais comme tu as besoin de papiers et tout ça, épouse-moi, a-t-il dit. On vivra ensemble, et si ça ne marche pas – on divorcera. Ce n’est pas grave.
Je ne me souviens plus comment la bague est arrivée à mon doigt, mais je me souviens avoir pris ma plus belle robe, celle que j’avais préparée pour la remise des diplômes où je ne suis finalement jamais allée, avoir mis mes modestes affaires dans une valise (il s’appelait François pour ses multiples allez-retours là-bas), et nous sommes partis – non pas en Bretagne cette fois-ci, où j’avais étudié, mais dans une autre ville du centre du pays.
Je ne savais pas ce que j’allais faire là-bas, mais pour une nouveau-diplômée, c’est probablement normal, surtout quand on peut s’appuyer sur un homme aussi décidé, aussi parfait. Alex. Comme moi, Alex. Un rêve.
Il est venu me chercher dans une petite vieille voiture – celle de sa mère – m’a offert à notre arrivée ce fameux téléphone portable, mon tout premier portable ! Oui, à partir de ce moment-là, nos divertissements allaient changer –, puis il m’a emmenée dans son merveilleux appartement. J’étais très heureuse. Et pas effrayée du tout. Tout était «comme il le faut ». Même mieux.
À la maison, pourtant, un petit détail est apparu.
Je voulais me faire du thé. Je me suis approchée de la bouilloire, je l’ai tournée dans tous les sens sans trouver le bouton. Beau design, mais incompréhensible.
– Alex, tu peux me dire comment on allume la bouilloire ? demanda timidement la fiancée.
– Non!
Enfin, probablement qu’il s’est approché pour l’allumer, mais ce qui compte, c’est ce qu’il a dit ensuite :
– Franchement, tu ne peux pas trouver toute seule ? Tu sais ce qui m’a tellement plu chez toi ? C’est que tu es indépendante.
J’ai immédiatement compris qu’il ne faudrait plus jamais rien lui demander. Pour ne pas le décevoir.
Ça m’a blessée, parce que j’étais réellement indépendante.
Je vivais à mes frais, j’avais commencé à travailler à treize ans, mais surtout – je m’occupais seule de tout ce dont j’avais besoin. Et j’ai besoin de beaucoup de choses.
Je vis seule depuis mes dix-huit ans, avec quelques parenthèses en colocation, mais toutes ces décisions, toutes les tâches domestiques, tous les déménagements, les réparations, les pannes, les problèmes, les projets, les échecs – j’ai toujours tout géré seule. Je réalise mes rêves seule, je contracte et rembourse seule les crédits pour eux, je les répare seule et je me justifie seule devant moi-même. Je suis une femme émancipée, et ça se voyait déjà, même pour Alex, même quand j’avais vingt ans.
Alors évidemment, je ne voulais pas qu’il soit déçu par moi.
Je crois qu’à partir de ce moment-là, je n’ai plus jamais demandé d’aide à un homme. Sauf à ceux que je paie : plombiers, monteurs, ouvriers…
Le lendemain, tout a changé.
L’homme sur qui je comptais dans ce pays nouveau pour moi, l’homme qui paraissait si décidé, si responsable, capable d’actions dont peu de gens seraient capables – depuis le moment ou il a pris le volant à Bordeau jusqu’à sa demande en mariage, je la considérais comme une décision adulte, mûre, prise par un homme fort –, m’a dit :
– Écoute, je ne voulais pas te faire peur le premier soir – comme si ce n’était pas possible de le faire AVANT que j’arrive –, mais j’ai des problèmes.
– J’ai raté ma session d’examens, et je vais probablement rater le rattrapage aussi.
J’ai aussi perdu mon travail dans la boutique parce qu’elle a fermé.
Et cet appartement – la propriétaire revient, il faut en chercher un autre.
Évidemment, ce n’était pas très rassurant, mais ça ne m’a pas semblé être la fin du monde.
(pas à lui)
Alors j’ai répondu :
– Ce n’est rien. On trouvera un autre appartement et un autre travail. Pour l’instant, le plus important, c’est de préparer les examens.
Et nous sommes allés déposer les papiers.
Quelques jours plus tard, j’ai vu affiché à la mairie du petit village où vivaient ses parents :
« Alexandra Untele et Alexandre Untel se marieront à telle date. »
Bouleversant.. et franchement angoissant
Mais je n’avais pas le temps d’être angoissée par mes problèmes. Il fallait agir. Par exemple chercher du travail moi-même plus rapidement, que j’ai pensé avant. Tout de suite! Professeure, comme mon diplôme le permettait ? Nourrice ? Serveuse? J’ai pas le droit de travailler avec mon visa… Faut aider Alex.
Comme tout le monde avait fini ses examens, c’était les vacances. Alex trouvait ennuyeux de rester devant ses cahiers. Alors il allait à la piscine avec ses amis, ou au bar, ou ailleurs – évidemment avec moi. Je plaisais à ses amis, et eux me plaisaient aussi, mais quelque chose commençait à m’angoisser : le temps passait et rien n’avançait.
La seule chose réglée, c’était l’appartement : une connaissance nous cédait le sien. Mais Alex ne voulait pas y vivre parce qu’il était sous les toits et que, dans les toilettes, à cause du plafond incliné, il devait – pardon – faire pipi assis.
C’était il y a si longtemps que ma mémoire a effacé beaucoup de détails. Il ne reste que de grands coups de pinceau.
Voilà Alex qui m’annonce qu’il a des problèmes.
Puis l’image suivante : Alex qui pleure sur le canapé en disant que sa vie est détruite.
Avant les portables, honnêtement, les hommes avaient encore un peu honte de pleurer. Dans mon pays, c’était même interdit. Je lui fait un thé avec le bouilloire, que je connaissais déjà.
Voilà encore Alex qui pleure sur ses manuels parce qu’il est stupide, qu’il ne comprend rien, qu’il ne réussira jamais ses examens et que sa vie est détruite.
Puis encore le soir, après la piscine : Alex assis sur le rebord de la fenêtre à pleurer parce que sa vie est détruite et qu’il ne veut pas déménager dans cet appartement parce qu’il faudra faire pipi assiiiiiiis. Larmes. Hystérie.
Je le console, je le prends dans mes bras. Il hurle qu’il va sauter par la fenêtre, qu’il va se suicider, qu’il ne veut plus vivre.
Et moi, je dois l’épouser dans deux semaines.
Alex pleurait tous les jours. Il baignait dans ses larmes, puis allait sortir avec ses amis, puis recommençait à pleurer.
Nous avions déjà emménagé dans ce nouvel appartement, plutôt joli malgré sa pénombre, et il pleurait désormais assis sur les toilettes.
À moins d’une semaine du mariage, moi – ou plutôt mon instinct de survie – avons pris une décision.
Si j’avais été un peu plus âgée, si j’avais été chez moi, si cela s’était produit trois mois plus tard, j’aurais probablement encore aujourd’hui accompagné cet Alex chez des psychologues, aidant cet homme à traverser sa crise de la cinquantaine.
Mais à l’époque, plus seule et plus démunie avec lui que sans lui, j’ai soudain décidé de ne pas porter sur mes épaules cet homme faible et indécis.
J’ai eu peur.
Peur de m’atteler à des problèmes qui n’étaient pas encore les miens, peur de partager « le pire et le meilleur » en commençant immédiatement par le pire.
J’ai été faible.
Je ne savais pas encore, que je pouvais non pas seulement me débrouiller avec tout les problèmes de la vie, mais aussi de ces des personnes autour.
J’en ai parlé à sa meilleure amie. Elle ne m’a même pas laissée finir :
– Sauve-toi. Je t’aiderai. Tu pourras te cacher chez moi si besoin.
J’en ai eu besoin dès le lendemain.
J’ai acheté un billet de train pour rejoindre mes hippies en Bretagne, attendu qu’il quitte la maison, posé ma bague sur le miroir de la salle de bain, attrapé ma valise et couru chez Sylvie attendre l’heure du train.
Je ne me souviens plus de ce qu’elle m’a dit. Mais c’étaient des confirmations de mes peurs : un homme peu fiable, peu sécurisant, pas mauvais pourtant, mais certainement pas prêt à devenir le mari de quelqu’un.
Je me suis enfuie. Ensuite, on a récupéré mon passeport à la mairie par courrier.
Et puis, beaucoup plus tard, j’ai appris par une lettre de Sylvie ce qu’il était devenu : il avait encore longtemps pleuré, puis était retourné vivre chez sa mère et avait commencé une psychothérapie.
J’ai peur qu’il se soit suicidé.
Il m’a toujours semblé qu’il en était réellement capable.
Parce que pour se suicider, il ne faut pas du courage. Seulement de la faiblesse. Et il an avait.
J’espère qu’il ne l’a pas fait, que sa mère et le psychiatre l’ont sauvé, et qu’une vie normale, ordinaire, adulte, a fini par se mettre en place.
Mais je n’ai jamais réussi à retrouver sa moindre trace sur les réseaux sociaux apparus plus tard…
Moi, je ne me suis jamais mariée.
Ce n’est pas que je n’ai pas eu de relations. J’en ai eu. Mais il y a certaines nuances.
Quand on a toujours été une femme émancipée, quand on n’a besoin de rien d’un homme, quand sans lui on possède déjà absolument tout ce qu’on pourrait avoir avec lui – quand on voyage où on veut, qu’on organise sa vie comme on l’avait rêvée, qu’on gère son travail, qu’on devient entrepreneuse sans investissements ni soutien, quand on n’a besoin d’un homme ni moralement, ni financièrement, ni matériellement, ni même pour le confort –, alors on ne tolère plus aucun problème venant d’un homme. Et on ne reçoit rien de sa part, non plus.
Pour une femme émancipée, un homme n’est nécessaire que pour l’amour et le bonheur.
Et très peu d’hommes sont capables d’aimer, simplement et créer un couple pas par la manque de quelque chose, mais dans l’indépendance des problèmes.
Les couples tiennent grâce aux dépendances, aux interdépendances.
Et je n’ai jamais réussi à trouver un homme dont dépendrait mon bonheur.

Très juste et très drôle 🙏🏻